Le repas français, le lien social et le végétarisme

Jeudi 14 avril 2016, école vétérinaire de Maison-Alfort :

"Nous n'avons pas eu le temps d'aborder la question de ces tendances que sont le végétarisme et le véganisme, mais il est vrai que leur mise en pratique détruit ce lien social, de partage créé lors d'un repas..."

Prononcée en conclusion d'une table-ronde sur l'évolution du repas des français, cette petite phrase anodine m'a instantanément fait réagir. Parce qu'il n'était pas possible de débattre, ni de creuser ce que la personne voulait vraiment dire, cette affirmation aura tout de même mis en lumière deux points importants :

1/ je viens d'écouter 3h d'échanges sur la façon de manger des français, avec un long moment consacré à la street food et aux fast-food, lieux où je ne vais pratiquement jamais, et pourtant aucune mention n'a été faite de ces régimes alimentaires en forte progression (végétarisme, véganisme), ni leur impact sur le fameux lien social, ni comment ces régimes s'articulent dans une société traditionnellement et largement omnivore;

2/ on oppose souvent le régime omnivore (et non carnivore comme certains l'appellent) et les régimes plus végétaux, sans jamais se poser la question de la vision omnivore, ses questionnements face à ses  pratiques, l'acceptation et l'adaptation à ce changement d'habitude. Et inversement.

La problématique du régime alimentaire

En tant que végétarienne assimilée, qui consomme du poisson, j'ai dû affronter les réactions très variables de mes proches face 1/ à ma décision, 2/ à cet état des faits.

Je me souviendrais très longtemps de ce moment avec ma maman (coucou maman !!) : "Cela faisait 6 mois que j'avais arrêté la viande, mes parents étaient au courant, et je descendais passer quelques jours de vacances avec eux dans le sud. Ils étaient en plein travaux, en vue de la vente d'une maison. Arrivée à l'heure du déjeuner, j'étais prévenue : il n'y aurait pas de repas à table, seulement du pain, du beurre et du jambon. "Ah bah, je ne risque pas d'en manger!" ai-je dit. "Oui, hé bien, aujourd'hui t'en mangeras!" me répond ma mère."

Je ne te fais pas languir, j'ai donc déjeuné de pain et de beurre.

Cette toute petite phrase est emblématique du malaise généré, de ce sentiment de ne pas pouvoir répondre à la demande et aux besoins d'une personne. Mis face à notre différence, l'Homme se braque, se ferme, devient intransigeant. Tu ne me crois pas? Tu te demandes d'où je sors cette pseudo-théorie de comptoir de PMU?

Personnellement, je me demande surtout pourquoi sommes-nous toujours dans une forme d'opposition "si tu ne manges pas comme moi, tu es contre moi", et ce quelque soit son régime alimentaire? N'y a-t-il pas cette liberté d'être et d'écouter l'autre? Combien de fois n'ai-je pas entendu "Aah mais c'est vrai tu ne manges pas de viande ! Qu'est-ce que je vais bien pouvoir te faire à manger??". Comme si me nourrir relevait d'une gageure.....

La tradition familiale

Nos traditions culinaires familiales sont construites autour d'une viande ou d'un poisson. Preuve en est, lors de cette table-ronde susnommée: "Qui, parmi vous, cuisine du boeuf bourguignon? Et, qui, de la blanquette de veau? Non, parce que le plat préféré des français c'est le boeuf bourguignon!!"

A-t-on demandé : "Qui parmi vous cuisine une délicieuse tajine de légumes? Qui connaît la recette de la soupe au pistou?"? Non, à aucun moment. Pourtant ce sont également des plats traditionnels.... Mais les légumes sont toujours un accompagnement, comme pour faire jolis.... Alors, se pose cette question : que faire quand quelqu'un qui ne mange pas cette partie centrale est invitée à dîner? Comme le reste n'est là que pour faire joli, que pour accompagner, il "manque" forcément quelque-chose. Donc l'hôte est pris en faute. Il se sent "coupable" de ne pas être parfait. Il devient imparfait car, au moins, 1 personne ne sera pas satisfaite.

Intermède culturel

Satisfaire quelqu'un : verbe transitif. Agir de manière à répondre aux vœux de quelqu'un. Apaiser les besoins, les désirs de quelqu'un.

Fin de l'intermède culturel

L'hôte aura le sentiment de ne pas avoir été en mesure d'apaiser les besoins d'un de ses invités.... Or, pourquoi autant d'importance à satisfaire son invité? On peut se poser cette question finalement.

Quand la sociologie s'en même

Et c'est là que j'en reviens au début de mon histoire. Or donc j'ai assisté à une table-ronde dont le sujet était "le repas des français". Où j'apprends que notre repas à la française est entré au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO. Oui, Lecteur ! Rien de moins que ça !! Je ne sais pas si on peut s'en glorifier, mais en bonne française je vais dire que oui. Ok, mais qu'a-t-il d'aussi incroyable pour être, ainsi, élevé à une telle place?

D'après de nombreuses études sociologiques, notre façon de consommer est bien particulière :

  • Et d'un, nous A.D.O.R.O.N.S manger, être à table, passer des heures à tables, être ensemble, discuter autour, sur et après un repas, comparer et échanger des recettes, analyser les différents mets consommés, raconter nos vécus culinaires, trouver le bon resto, donner ses bonnes adresses,....

Nous pensons "nourriture" H24. Nous nous reconnaissons par la nourriture. D'après l'UNESCO, nous sentons notre nourriture. Tout ceci est un rite immuable. Et qu'il est intrinsèque à notre peuple. Bon, j'ai un gros doute personnellement mais pourquoi pas?

  • Et de deux, manger est tellement important à nos yeux que nous avons élever la cuisine au rang d'art en créant la GASTRONOMIE.
2nd intermède culturel

La gastronomie s'est textuellement "l'art de la bonne chère", c'est pas moi qui le dit c'est le CNRS, des gens sérieux et réfléchis qui ne parlent pas pour ne rien dire. Enfin, on espère....

Fin du 2nd intermède culturel

Qui n'a jamais eu le privilège de dîner dans un restaurant étoilé, ne connaît pas encore la gastronomie. Tout y est mis en scène, de l'esthétique, des saveurs, des accords, des textures, c'est véritablement une oeuvre d'art. Je n'ai, pour ma part, dîné que dans 2 étoilés mais j'en garde encore des souvenirs de bien-être et de bonheur...

Le pourquoi du comment

Alors toute cette façon d'être n'aurait qu'un but : la création et le maintien d'un lien social très fort. Ce n'est pas aussi spécifique aux français qu'on souhaite nous le faire croire, mais manger, partager sa nourriture, c'est donner de soi, et donner de soi (transmettre...), c'est permettre à l'autre de donner de lui (principe de réciprocité et de miroir). S'offrir aux autres, c'est leur permettre d'agir sur soi, et c'est le début de l'attachement des uns aux autres, ce qu'on appelle le lien social : nous sommes tous interconnectés et le "manger ensemble" à la française (puisqu'il semble que c'est une spécificité) maintient cette connexion.

Revenons à nos moutons et à nos chou-fleurs.

Il était donc une fois un peuple qui n'aime rien tant que manger avec ses camarades. Ce qui les réunit c'est qu'ils aiment les même plats. Il n'y a pas de différences entre eux, ils parlent la même langue car ils mangent pareil. Voilà-t'y pas que l'un d'eux décident de ne plus manger les mêmes plats. Même pas à cause de sa santé ! Celui-là fait, donc, bande à part puisqu'il ne peut pas parler du plat qu'il ne mange pas. C'est un gêneur. En sa compagnie, il y a comme une frustration, il manque la possibilité d'échanger en amont, pendant et en aval du repas. Nous n'aurons pas mangé le même, qu'allons-nous pouvoir nous dire?

Ce qui est amazing, c'est la capacité des gens à s'adapter. En lisant tout la 1ère partie, tu pourrais te dire que je ne dois pas beaucoup m'amuser dans les repas de famille. Ce qui est bien tout le contraire !

La formidable évolution sociale

Car ce que j'ai pu constater, passés la surprise générée par mon choix et les questionnements inhérents (qu'est-ce que ça va changer? Va-t-elle nous agacer plus que d'habitude?), c'est que tout le monde s'adapte.

Moi la 1ère.

Soit, je n'ai pas trop le choix. Si je voulais continuer à voir mes proches, il ne fallait pas que je devienne radicale sinon point de salut pour moi. Finalement, l'attachement qui nous unit est bien plus fort que mon régime alimentaire, ou le leur.

Doit-on laisser la nourriture nous diviser? Certainement pas !! Doit-on réinventer certaines pratiques? Peut-être. Et c'est ce que nous avons fait. Un pas vers l'autre : j'accepte ou pas une alternative à la viande (parfois je n'en veux pas je sais que des légumes seuls me suffiront) et, de temps en temps, on prévoit des repas végétariens ou autour d'un poisson (voilà pourquoi je continue à en consommer notamment). Un de nos Noël (fête ultra-sacrée chez nous, mais rien à voir avec la religion) s'est fait autour d'une lotte plutôt que d'un chapon. Et c'était top car en plus le repas était plus léger. Et, personne ne s'en est plaint !

Ma mère, ma soeur, mes tantes, mes cousines se renseignent sur des recettes veggies qui conviendront à tout le monde,... bref on adapte ! Les traditions, on les façonne à notre image.

Le lien social créé par le repas est tellement fort que ce n'est pas tant ce qu'on trouve dans l'assiette qui compte que de pouvoir le partager.

Et les régimes végétaux ont, malgré tout, pour un omnivore, un intérêt fort appréciable : la découverte gustative ! L'augmentation du nombre de plats à tester, à comparer, à expérimenter, à détailler, etc.... dans la plus pure tradition des repas français !

Dépasser l'inconnu

Lorsque l'étape de peur/défense est passée, arrive l'étape de découverte et de joie : non, les végétariens ne sont pas sectaires ! Oui, eux aussi aiment manger, et bien manger ! Et, seul ce terrain compte ! Oui, nous pouvons ripailler ensemble ! Nous partagerons la table, nous mettrons tous nos plats en commun, et jusqu'au bout de la nuit nous trinquerons ensemble!!

Alors, tu pourrais me dire, végétarien : ok, mais végétalien !! Sans rire, ils ne mangent rien ces gens-là !!

Mais, c'est la même chose !! Tout est ouverture à l'autre, à ses goûts, à sa cuisine !! Personnellement, j'adore aller chez Claire, je sais que je mangerais particulièrement bien. Quand elle vient, je regarde ce que j'achète et je fais en sorte de pouvoir manger avec elle, et de son côté, elle ne me tient pas rigueur si je tartine mon pain de beurre.

Alors tout ça pour dire : NON, les régimes végétaux ne rompent pas le lien social que les repas français assurent. Car ce lien n'est pas basé sur ce qui est dans l'assiette, mais bien sur le fait de partager sa table. Le français est gourmand, le français est curieux, il aime manger et apprendre, et quelque soit le régime des invités, si les plats sont adaptés, tout le monde y trouvera toujours son content.

 

Et moi, Lecteur, je t'invite à découvrir, sans états d'âme et sans préjugés, ses plats "sans" qui te donneront autant de plaisir que les "avec" jusqu'à ce que "sans" et "avec" deviennent superflus....

 

En bonus, je te donne 2 adresses que j'adore de restaurants végétaliens à Paris:

  • Le sol semilla (rue vinaigrier, Paris 10): passe la porte, tu entres dans un espace bobo-hippie, assied-toi et goûte donc leur plat. Tous ceux que j'ai emmené sont prêts à y retourner demain sans soucis!
  • La brasserie Lola (rue du théâtre, Paris 15) : ouverte depuis 1 an, bien la seule brasserie où la réservation est vivement conseillée. Les plats à la carte? Les même que dans un bistrots parisiens classiques .... mais veggie....

 Bon appétit !!

 

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